J’ai besoin de la race.

La race a la simplicité des grandes folies, de celles qu’il est simple de partager car elles sont le bruit de nos rouages quand plus rien ne les dirige. Laissée à elle-même, la pensée produit la race ; car la pensée classe, machinalement. La race sait me parler de mon être. La ressemblance est mon idée la plus simple, je la quémande sur les visages, j’explore le mien à tâtons. La race est une méthode de classement des êtres.

À qui parlerai-je ? Qui me parlera ? Qui m’aimera ? Qui prendra le temps d’écouter ce que je dis ?

La race me répond.

La race parle de l’être de façon folle et désordonnée, mais elle en parle. Rien d’autre ne me parle de mon être d’une façon aussi simple.

Qui m’accueillera sans rien me demander ?

La race répond aux questions trop lourdes qui font ployer mon cœur. La race sait alléger les graves questions par des réponses délirantes. Je veux vivre parmi les miens. Mais comment les reconnaîtrai-je sinon par leur aspect ? Sinon par leur visage qui ressemble au mien ? La ressemblance me montre d’où ils viennent, ceux qui m’entourent, et ce qu’ils pensent de moi, et ce qu’ils veulent. La ressemblance on ne la mesure pas : elle se sait.

Quand la pensée tourne à vide, elle classe ; quand le cerveau pense, même à rien, il classe. La race est classement, basé sur la ressemblance. Tout le monde comprend la ressemblance. Nous la comprenons ; elle nous comprend. Nous ressemblons à certains, moins à d’autres. Nous lisons la ressemblance sur tous les visages, l’œil la cherche, le cerveau la trouve, avant même que nous sachions la chercher, avant même que nous pensions la trouver. La ressemblance aide à vivre.

La race survit à toutes ses réfutations, car elle est le résultat d’une habitude de pensée antérieure à notre raison. La race n’existe pas, mais la réalité ne lui donne jamais tort. Notre esprit la suggère sans cesse ; cette idée-là revient toujours. Les idées sont la part la plus solide de l’être humain, bien plus que la chair, qui elle se dégrade et disparaît. Les idées se transmettent, identiques à elles-mêmes, dissimulées dans la structure de la langue.

Le cerveau suit son cours. Il cherche les différences, et les trouve. Il crée des formes. Le cerveau crée des catégories utiles à sa survie. Machinalement, il classe, il cherche à prédire les actes, il cherche à savoir à l’avance ce que feront ceux qui l’entourent. La race est idiote, et éternelle. Point n’est besoin de savoir ce que l’on classe, il suffit de classer. La pensée raciale ne nécessite ni mépris ni haine, elle s’applique simplement avec la minutie fébrile du psychotique, qui range dans des boîtes différentes et bien étiquetées les ailes de la mouche, ses pattes, et son corps.

D’où suis-je ? me dis-je.

Le ballon d’hélium allait au vent ; le fil du langage ne retenait plus rien. Quelle race en moi reconnaît-on ?

 

J’ai bien une ascendance, mais peu. Si je remonte à la source de ce sang qui me parcourt, je ne remonte pas plus loin qu’à mon grand-père. Il est la montagne d’où jaillissent les sources et qui barre la vue. Je ne vois pas au-delà ; il est l’horizon, si proche. Lui-même se posait la question de l’ascendance ; et il n’y répondait pas. Il parlait sans jamais se lasser de la génération. Il parlait de tout, il parlait beaucoup, il avait sur toute chose des idées bien arrêtées, mais sur aucun autre sujet il n’était aussi bavard et catégorique qu’au sujet de la génération. Il s’emballait dès qu’on en effleurait l’idée. « Regardez », disait-il en levant la main. De l’index droit il comptait les articulations de la main gauche, majeur tendu. Il pointait les phalanges, le poignet, le coude. Chaque articulation figurait un degré de parenté. « Chez les Celtes, disait-il, l’interdiction d’alliance remontait jusque-là. » Et il pointait son coude. « Les Germains acceptaient l’alliance aux poignets. Et maintenant, on en est là », disait-il en montrant de son index les phalanges de son majeur dressé. « C’est une décadence progressive », disait-il en passant avec dégoût son index le long de son bras, du coude jusqu’au doigt, figurant la progression inexorable de la promiscuité. Il localisait sur son corps le lieu de l’interdit, selon les époques et selon les peuples. Il y avait tant d’assurance dans ses paroles qu’il me laissait sans voix. Il possédait dans le domaine de la génération une culture universelle. Il connaissait tout de la transmission des biens, des corps, des noms. Il parlait d’une voix qui m’effrayait un peu, la voix nasillarde et théâtrale que l’on utilisait avant pour parler le français, que l’on n’entend plus sinon dans les films anciens, ou dans les enregistrements de ces radios grésillantes où l’on tâchait de bien parler. Sa voix résonnait du son métallique du passé, j’étais assis plus bas que lui, sur un tabouret à ma taille, et cela m’effrayait un peu.

Mon grand-père parlait sous un couteau. Il s’asseyait sur son fauteuil de velours bleu, situé dans l’angle du salon. D’un côté de l’angle pendait au mur un couteau dans sa gaine. Il oscillait parfois aux courants d’air sans jamais faire de bruit. On l’avait décroché devant moi, et on en avait sorti la lame du fourreau de cuir usé. Sur la lame des incrustations rouges pouvaient être de la rouille ou du sang. On laissait le doute, on riait de moi. On évoqua un jour du sang de gazelle, et on rit davantage. Sur l’autre mur pendait un grand dessin encadré, qui montrait une ville que je n’ai jamais pu situer. Les maisons étaient courbes, les passants voilés, les rues encombrées d’auvents de toile : on confondait les formes. Ce dessin je m’en souviens comme d’une odeur, et je n’ai jamais su à quel continent on pouvait l’attribuer.

Mon grand-père s’asseyait là pour parler, dans son grand fauteuil de velours bleu, que personne d’autre que lui n’utilisait. Il relevait ses pantalons avant de s’asseoir pour éviter de les déformer aux genoux. Le dossier rond dépassait de ses épaules et entourait sa tête d’une auréole de bois clouté. Il se tenait droit, utilisait les accoudoirs, ne croisait jamais les jambes. Bien assis, il nous parlait. « Il est important de savoir l’origine de notre nom. Notre famille vit aux frontières, mais j’ai retrouvé trace de son nom au cœur de la France. Ce nom est très ancien et il signifie le travail de la terre, l’enracinement. Les noms naissent des lieux comme des plantes qui ensuite se répandent par leurs graines. Les noms disent l’origine. »

Je l’écoutais, assis sur un tabouret à ma taille. Il possédait une culture immense sur le sujet de la génération. Il savait dire le passé à travers l’orthographe. Il savait suivre les déformations phonologiques qui permettaient de passer du nom d’un lieu à celui d’un clan.

Plus tard, bien plus tard, quand j’eus reconquis ma voix, je ne retrouvai jamais trace de tout ce qu’il m’avait raconté, dans aucun livre, dans aucune des conversations que j’ai pu avoir. Je crois qu’il inventait. Il puisait dans la rumeur, il enjolivait, et poussait jusqu’à son terme la moindre coïncidence. Il prenait au sérieux son désir d’explication, mais les réalités qu’il nous décrivait n’avaient d’existence qu’au pied de son fauteuil bleu, pendant la seule durée de son récit. Ce qu’il disait n’avait d’existence que dans sa parole, mais celle-ci fascinait, par le son nasillard du passé qu’elle permettait d’entendre. À propos de la génération, son désir de règles était inextinguible, et sa soif de connaissances inconsolable. Jamais les encyclopédies n’auraient pu combler un tel gouffre d’appétit, alors il inventait tout ce dont il souhaitait l’existence.

Sur la fin de son âge, il se passionna pour la génétique. Il en apprit les principes par des revues de vulgarisation. La génétique enfin lui donnait la réponse claire qu’il avait toujours voulu entendre. Il fit lire son sang. Je mis vingt ans et des études pour comprendre comment on pouvait lire le sang. Mon grand-père s’était adressé à un laboratoire qui typait les molécules fixées aux globules blancs. Les molécules ne meurent jamais, elles se transmettent, comme les mots. Les molécules sont les mots dont nous sommes les phrases. En comptant la fréquence des mots dans la parole on peut connaître la pensée secrète au cœur des gens.

Il fit analyser par un laboratoire tous les groupes sanguins qu’il portait. Il nous expliqua ce qu’il cherchait. Je me trompai de mots et parlai de groupes sanglants. Cela fit rire, mais alluma dans les yeux de mon grand-père une lueur d’intérêt. « Le sang, disait-il, est l’ingrédient majeur. On en hérite, on le partage, et on le voit du dehors. Le sang que vous portez vous donne couleur et forme, car il est le bouillon dans lequel on vous a cuit. L’œil humain sait voir la différence des sangs. »

Mon grand-père fit prélever son sang, et celui de son épouse. Les flacons bien fermés furent marqués de leur nom. Il les envoya au laboratoire ; il fit lire dans un peu de son sang le mystère de la génération. Regardez autour de vous le monde qui s’agite. Quelque chose se devine qui le mettrait en ordre. Il s’agit de la ressemblance ; et cela peut se prononcer « race ».

Le résultat revint par une enveloppe épaisse comme celle d’un document officiel, il l’ouvrit le cœur battant. Sous le logo très moderne du laboratoire, on lui communiquait le résultat des mesures qu’il avait commandées. Mon grand-père était celte, et ma grand-mère hongroise. Il l’annonça un jour d’hiver, lors d’un repas qui nous rassemblait tous. Lui celte, elle hongroise. Je me demande comment il avait pu persuader ma grand-mère de livrer un peu de son sang. Le laboratoire avait lu, par un procédé dont il ne nous expliqua pas les détails, il s’en moquait bien. Il se moquait des détails. Le résultat lui était parvenu dans une enveloppe, et cela seul importait : elle hongroise, lui celte.

Il n’avait retenu des sciences de la vie qu’un aspect mineur, absent des manuels académiques mais qui revient toujours dans les revues faciles à lire, qui sont les seules que l’on lise vraiment. Il ne s’intéressait pas à l’abstraction, il voulait des réponses, ces réponses il les appelait des faits. Il retint de la science du XXe siècle cette idée fantomatique qui la hante depuis toujours. On l’extirpait, cette idée, les traités universitaires la réfutaient, mais elle revenait toujours, par la rumeur, par le non-dit, par le désir de comprendre enfin : pour peu qu’on le veuille assez fort, pour peu que l’on interprète un peu, l’analyse moléculaire permet de retrouver l’idée du sang. À demi-mots, l’étude des molécules et de leur transmission semble confirmer l’idée de race. On n’y croit pas, on la désire, on la chasse. Et l’idée revient encore tant est puissant notre désir d’ordonner les mystères confus de la ressemblance.

Ma grand-mère fut donc hongroise et mon grand-père celte. Elle cavalier ogre aux yeux fendus, lui colosse nu tatoué de bleu. Elle courant la steppe dans la poussière que soulèvent ses chevaux, cherchant des villages à détruire, des enfants à enlever et manger, des constructions à abattre pour rendre tout l’espace à l’herbe et à la terre nue ; lui ivre s’enfermant dans une cabane malodorante, ronde et bien close, pour suivre des rites malsains liés à la musique, dont le corps ne sort pas intact.

Comment se fit-il, leur accouplement ? Leur accouplement. Car ils s’accouplèrent, ce sont mes grands-parents. Comment firent-ils ? Elle hongroise, lui celte, peuples sauvages de la vieille Europe, comment firent-ils pour même s’approcher ? S’approcher. Comment firent-ils pour être au même endroit, immobiles assez longtemps, eux qui ne parcouraient pas l’Europe selon le même rythme ? Cela se fit-il sous la menace ? Sous la menace de lances à lame dentelée, d’épées de bronze, de flèches frémissantes posées sur la corde d’arcs à double courbure ? Comment firent-ils pour être immobiles assez longtemps l’un contre l’autre, avant que l’un d’eux ne se vide entièrement de son sang ?

Se protégeaient-ils ? Se protégeaient-ils du froid, du froid glacé de la vieille Europe parcourue de peuples anciens, se protégeaient-ils des coups de lame dont ils se frappaient dès qu’ils étaient suffisamment proches pour s’atteindre ? Ils portaient des vêtements de cuir qui sentaient la putréfaction, et des fourrures arrachées aux bêtes, des cuirasses de peau bouillie parsemées de clous, et des boucliers peints de grosses têtes de taureau entourées de signes rouges, et dont les naseaux ruisselaient de sang. Pouvaient-ils se protéger ?

Ils le firent tout de même cet accouplement car je suis là, mais où cela put-il avoir lieu ? Où purent-ils s’étreindre alors qu’ils ne partageaient aucun lieu où ils auraient pu s’allonger ensemble, sauf un pré de bataille ? Car les uns montaient jour et nuit sur des chevaux ruisselant de sueur, et les autres se rassemblaient dans de grands enclos parsemés d’ossements, fermés d’une palissade de pieux épointés.

Où cela put-il avoir lieu sinon sur de l’herbe piétinée, parmi les ruines fumantes et des armes brisées répandues autour ? Comment cela put-il avoir lieu entre deux peuples incommensurables sinon dans les débris de la guerre, sinon à l’ombre frémissante de grands étendards plantés en terre à des fins de conjuration ; ou bien sur le sol de mousse d’une forêt d’arbres géants ; ou bien sur le sol de pierre d’un château monolithique ? Comment ?

J’ignore tout de leur accouplement. Je ne comprends que ces deux mots, « celte », et « hongroise ». Je ne comprends pas ce qu’il me suggère en me disant à moi comme aux autres les résultats de son test sanguin. Il prononce ces mots dans l’air chaud du salon d’hiver, « celte », « hongroise », et il laisse le silence après les avoir dits. Ils grossissent. Il avait fait lire son sang, et j’ignore ce qu’il voulait savoir, j’ignore pourquoi il nous le racontait, nous tous autour de lui, moi sur un tabouret à ma taille, pendant une journée d’hiver où nous étions tous rassemblés. « Celte, dit-il, et hongroise. » Il lâchait ces deux mots comme on ôte la muselière de deux molosses et il les laissait aller parmi nous. Il nous révélait ce que l’on peut lire dans une goutte de sang. Il nous le disait à nous, rassemblés autour de lui : le sang nous relie. Pourquoi le raconte-t-il, devant moi enfant ? Pourquoi veut-il sans le dire décrire l’accouplement qui fut la source du sang ?

Il suggéra à chacun de faire lire une goutte de son sang pour que nous sachions tous, nous réunis dans ce salon d’hiver, de quel peuple nous descendions. Car chacun d’entre nous devait descendre d’un peuple ancien. Et ainsi nous comprendrions ce que nous étions, et nous expliquerions enfin le mystère des tensions terribles qui nous animaient dès que nous étions ensemble. La table autour de laquelle nous nous réunissions serait alors ce continent glacé parcouru de figures anciennes, chacune munie de ses armes et de son étendard, si étranges aux yeux des autres.

Sa proposition n’eut pas d’écho. Elle me terrifia. J’étais assis plus bas que les autres sur un tabouret à ma taille, et d’en bas je percevais bien leur gêne. Personne ne répondit, ni pour dire oui, ni pour dire non. On le laissait dire ; on le laissait sans écho ; et on laissait aller parmi nous les deux molosses qu’il avait lâchés, « celte », « hongroise », lécher par terre, baver sur nous, menacer de nous mordre.

Pourquoi voulait-il recréer en ce jour d’hiver, parmi nous tous rassemblés, une Europe ancienne de peuples sauvages et de clans ? Nous étions rassemblés autour de lui, une même famille assise autour de lui sur son fauteuil de velours bleu, lui auréolé de clous, sous ce couteau qui pendait au mur et bougeait sans aucun bruit. Il voulait que nous lisions une goutte de notre sang, et que nous lisions en ce sang le récit de figures affrontées, le récit de différences irréductibles figurées par nos corps. Pourquoi voulait-il nous séparer, nous qui étions rassemblés autour de lui ? Pourquoi voulait-il nous voir sans rapport ? Alors que nous étions, le plus que l’on puisse l’être, du même sang.

Je ne veux rien savoir de ce que l’on peut lire dans une goutte de mon sang. De leur sang je suis barbouillé, cela suffit, je n’en veux rien dire de plus. Je ne veux rien savoir du sang qui coule entre nous, je ne veux rien savoir de ce sang qui coule sur nous, mais lui, il continue de parler de la race que l’on peut lire en nous, et qui échappe à la raison.

Il continuait. Il prétendait savoir lire le fleuve qui figure la génération. Il nous invitait à suivre son exemple, à nous enivrer comme lui de cette lecture, à nous baigner ensemble dans le fleuve qui constitue le temps humain. Il nous invitait à nous baigner ensemble, avec lui, dans le fleuve de sang ; et ceci serait notre lien.

Mon grand-père se délectait. Il brodait à mots couverts sur des résultats de laboratoire où rien n’était dit mais où il voyait tout suggéré. Le récit racial n’est jamais loin du délire. Personne n’osait commenter, tous regardaient ailleurs, moi je regardais d’en bas, silencieux comme toujours assis sur un tabouret à ma taille. Dans l’air confit du salon d’hiver il déroulait d’un ton gourmand son théâtre des races, et il nous fixait, tour à tour, voyant à travers nous, entre nous, l’affrontement sans fin de figures anciennes.

Je ne sais pas de quel peuple je descends. Mais peu importe, n’est-ce pas ?

Car il n’est pas de race. N’est-ce pas ?

Elles n’existent pas ces figures qui se battent.

Notre vie est bien plus paisible. N’est-ce pas ?

Nous sommes bien tous les mêmes. N’est-ce pas ?

Ne vivons-nous pas ensemble ?

N’est-ce pas ?

Répondez-moi.

Dans le quartier où je vis la police ne vient pas ; ou rarement ; et quand ils viennent, les policiers, c’est par petits groupes qui bavardent sans hâte, qui marchent mains dans le dos et s’arrêtent devant les vitrines. Ils garent leurs cars bleus au bord du trottoir et attendent bras croisés en regardant passer les jeunes femmes, comme tout le monde. Ils sont athlétiques, armés, mais se comportent comme des gardes champêtres. Je peux croire mon quartier tranquille. La police ne me voit pas ; je la vois à peine. J’assistais quand même à un contrôle d’identité.

J’en parle comme d’un spectacle, mais là où je vis les contrôles sont rares. Nous habitons au centre, nous sommes protégés du contrôle par la distance qui sépare la ville de ses bords. Nous n’allons jamais sur les bords, ou alors en voiture, vers des supermarchés clos, et nous ne descendons pas les vitres, nous fermons bien les portières.

Dans la rue personne ne me demande jamais de justifier de mon identité. Pourquoi me le demanderait-on ? Ne sais-je pas qui je suis ? Si on me demande mon nom, je le dis. Quoi d’autre ? La petite carte où est écrit mon nom, je ne la porte pas sur moi, comme beaucoup des habitants du centre. Je suis tellement sûr de mon nom que je n’ai pas besoin d’un pense-bête qui me le rappellerait. Si on me le demande poliment, je le dis, comme je donnerais un renseignement à qui se serait perdu. Personne ne m’a jamais demandé dans la rue de produire ma carte, la petite carte couleur France où est porté mon nom, mon image, mon adresse et la signature du préfet. À quoi servirait-il que je l’aie ? Je sais tout cela.

Bien sûr le problème est ailleurs ; la carte nationale d’identité n’a pas usage de pense-bête. Cette petite carte pourrait être vide, juste couleur de France, bleue avec la signature illisible du préfet. C’est le geste qui compte. Tous les enfants le savent. Quand des fillettes jouent à la marchande c’est le geste de donner l’argent imaginaire qui fonde le jeu. L’agent qui contrôle l’identité se moque bien du contenu, de déchiffrer l’écriture, de lire les noms ; le contrôle d’identité est un enchaînement de gestes, toujours les mêmes. Cela consiste en une approche directe, un salut éludé, une demande toujours ferme ; la carte est cherchée puis tendue, elle n’est jamais loin dans les poches de ceux qui savent devoir la donner ; la carte est longuement regardée d’un côté puis de l’autre, bien plus longtemps que ne le nécessitent les quelques mots qu’elle porte ; le rendu est réticent, comme à regret, une fouille peut s’ensuivre, le temps s’arrête, cela peut prendre du temps. Le contrôlé se doit d’être patient et silencieux. Chacun connaît son rôle ; seul compte l’enchaînement des gestes. On ne me contrôle jamais, mon visage est évident. Ceux à qui on demande cette carte que je ne porte pas se reconnaissent à quelque chose sur leur visage, que l’on ne peut mesurer mais que l’on sait. Le contrôle d’identité suit une logique circulaire : on vérifie l’identité de ceux dont on vérifie l’identité, et la vérification confirme que ceux-là dont on vérifie l’identité font bien partie de ceux dont on la vérifie. Le contrôle est un geste, une main sur l’épaule, le rappel physique de l’ordre. Tirer sur la laisse rappelle au chien l’existence de son collier. On ne me contrôle jamais, mon visage inspire confiance.

Donc j’assistai de près à un contrôle d’identité, on ne me demanda rien, on ne me contrôla pas. Je connais parfaitement mon nom, je n’ai même pas sur moi cette petite carte bleue de France qui le prouve. J’avais un parapluie. J’assistai à un contrôle d’identité grâce à l’orage. Les gros nuages lâchèrent, et les cascades de l’averse tombèrent toutes ensemble au moment où je franchissais le pont. L’eau de bronze de la Saône fut martelée de gouttes, envahie de milliers de cercles qui s’entremêlaient. Il n’est aucun abri sur un pont, rien jusqu’à l’autre rive, mais j’avais mon parapluie ouvert et je traversais sans hâte. Les gens couraient sous des trombes, ils tiraient leur veste par-dessus leur tête, ou leur sac, ou un journal qui bientôt se liquéfierait, ou même leur main, n’importe quoi qui fasse le signe de se protéger. Ils conjuraient la pluie ; ils couraient tous, tout en montrant qu’ils s’abritaient, et je traversais le pont en savourant le luxe de ne pas courir. Je tenais fermement la toile qui me protégeait des gouttes, elles grêlaient avec un martèlement de tambour et elles s’écrasaient au sol tout autour de moi. Un jeune homme trempé me prit le bras ; hilare il se serra tout contre moi, et nous marchâmes ensemble. « Tu me prêtes ton parapluie jusqu’au bout du pont ? » Rigolard et mouillé il se serrait contre moi ; il était parfaitement sans-gêne et sentait bon ; son culot joyeux prêtait à rire. Nous allâmes bras dessus bras dessous d’un même pas, nous traversâmes le pont jusqu’au bout. Je n’avais gardé de mon parapluie qu’une moitié et je me mouillai tout un côté, et lui invectivait la pluie, me parlait sans cesse. Nous rîmes de ceux qui couraient en faisant au-dessus de leur tête des signes contre la pluie, je souriais de son entrain, son extraordinaire toupet me faisait rire, ce type ne tenait pas en place.

Quand nous eûmes franchi le pont l’orage parvint à son terme. L’essentiel était tombé, et s’écoulait maintenant dans les rues, il ne restait plus qu’un peu de bruine suspendue dans un air lavé. Il me remercia avec cet élan qu’il mettait en toutes choses ; il me laissa une tape sur l’épaule et partit en courant sous les dernières gouttes. Il passa trop vite devant le car bleu qui stationnait au bout du pont. Les beaux athlètes statuaires surveillaient la rue bras croisés sous l’auvent d’un magasin. Il passa trop vite, il les vit, cela infléchit sa course ; l’un d’eux s’avança, fit un salut un peu vif, lui adressa la parole ; il s’embrouilla dans sa course, il allait vite ; il ne comprit pas aussitôt. Ils bondirent tous et coururent après lui. Il ne s’arrêta pas, par réflexe, par loi de conservation du mouvement. Ils l’alpaguèrent.

Je continuai d’avancer du même pas, mon parapluie noir au-dessus de ma tête. Je fus devant eux, accroupis sur le trottoir. Les jeunes gens en combinaison bleue plaquaient au sol le jeune homme avec qui j’avais traversé le pont. J’esquissai le geste de ralentir, même pas de m’arrêter, juste ralentir, et peut-être de dire quelque chose. Je ne savais pas exactement quoi.

« Veuillez circuler, monsieur.

— Ce jeune homme a fait quelque chose ?

— Nous savons ce que nous faisons, monsieur. Circulez, s’il vous plaît. »

À plat ventre il avait un bras dans le dos et la bouche écrasée d’un genou. Ses yeux basculèrent dans leurs orbites, remontèrent jusqu’à moi. Et il eut un regard insondable où je lus la déception. C’est ce que je pensai y lire. Je circulai, ils le relevèrent menotté.

À moi ils n’avaient rien demandé ; à lui, ils avaient demandé d’un geste de présenter une carte qui prouve son identité. Aurais-je dû dire quelque chose ? On hésite à discuter avec les athlètes de l’ordre, ils sont tendus comme des ressorts, et armés. Ils ne discutent jamais. Ils sont dans l’action, le contrôle, la maîtrise. Ils font. Je les entendis derrière moi énoncer à la radio les motifs de l’interpellation. « Refus d’obtempérer. Délit de fuite. Défaut de pièce d’identité. » D’une œillade discrète alors que je m’éloignais je le vis assis dans le car les mains dans le dos. Sans plus rien dire il assistait au déroulement de son sort. Je ne le connaissais pas, ce jeune homme. Son affaire suivait son cours. Nos routes se séparaient. Peut-être savaient-ils ce qu’ils faisaient, les hommes en bleu, les plombiers de l’ordre social, peut-être savaient-ils ce que je ne savais pas. J’eus l’impression d’une affaire entre eux, où je n’avais pas ma place.

C’est cela qui me poursuivit la journée durant. Pas l’injustice, ni ma lâcheté, ni le spectacle de la violence à mes pieds : ce qui me poursuivit jusqu’à provoquer l’écœurement ce furent ces deux mots mis ensemble qui me vinrent spontanément. « Entre eux. » Le plus horrible de cette histoire s’inscrivait dans la matière même de la langue. Ces deux mots m’étaient venus ensemble, et le plus répugnant était leur lien, que j’ignorais porter en moi. « Entre eux. » Comme toujours ; comme avant. Ici, comme là-bas.

Dans le malaise général, dans la tension générale, dans la violence générale, un fantôme vient errer que l’on ne peut définir. Toujours présent, jamais bien loin, il a cette grande utilité de laisser croire que l’on peut tout expliquer. La race en France a un contenu mais pas de définition, on ne sait rien en dire mais cela se voit. Tout le monde le sait. La race est une identité effective qui déclenche des actes réels, mais on ne sait pas quel nom leur donner à ceux dont la présence expliquerait tout. Aucun des noms qu’on leur donne ne convient, et on sait aussitôt pour chacun de ces noms qui les a dits, et ce que veulent ceux qui les leur donnent.

La race n’existe pas, mais elle est une identité effective. Dans la société sans classes, dans la société moléculaire livrée à l’agitation, tous contre tous, la race est l’idée visible qui permet le contrôle. La ressemblance, confondue avec l’identité, permet le maintien de l’ordre. Ici comme là-bas. Là-bas, nous mîmes au point le contrôle parfait. Je peux bien dire « nous », car il s’agit du génie français. Ailleurs, dans le monde en paix, on développait les idées abstraites de M. von Neumann pour construire des machines. La société IBM inventait la pensée effective, par un ensemble de fiches. La société IBM, promise à un immense avenir, produisait des fiches à trous, et simulait des opérations logiques en manipulant ces fiches trouées, à l’aide d’aiguilles, de longues aiguilles métalliques et pointues que l’on appelait pour rire aiguilles à tricoter. Pendant ce temps, dans la ville d’Alger, nous appliquions cette pensée à l’homme.

Il faut rendre ici hommage au génie français. La pensée collective de ce peuple qui est le mien sait tout à la fois élaborer les systèmes les plus abstraits, les plus complets, et les appliquer à l’homme. Le génie français sut prendre le contrôle d’une ville orientale, en appliquant de la manière la plus concrète les principes de la théorie de l’information. Ailleurs, on en fit des machines à calculer ; là-bas on l’appliqua à l’homme.

Sur toutes les maisons de la ville d’Alger on traça un numéro à la peinture. On rédigea une fiche pour chaque homme. On traça sur la ville d’Alger tout entière un réseau de coordonnées. Chaque homme fut une donnée, on procéda à des calculs. Nul ne pouvait faire de gestes sans que bouge la toile. Un trouble par rapport à l’habitude constituait un octet de soupçon. Les tremblements de l’identité remontaient les fils jusqu’aux villas des hauteurs, où on veillait sans jamais dormir. Au signal de méfiance, quatre hommes sautaient dans une Jeep. Ils fonçaient dans les rues en se tenant au plat-bord d’une main, le pistolet-mitrailleur dans l’autre. Ils pilaient au bas de l’immeuble, sautaient en même temps, ils avalaient les marches en courant, ils frémissaient d’énergie électrique. Ils coxaient le suspect dans son lit, ou dans l’escalier, ou dans la rue. Ils l’emportaient en pyjama dans la Jeep, remontaient sur les hauteurs sans jamais ralentir. Ils trouvaient toujours, car chaque homme était une fiche, chaque maison était marquée. Ce fut le triomphe militaire de la fiche. Ils ramenaient toujours quelqu’un, les quatre athlètes armés qui filaient en Jeep sans jamais ralentir.

Les aiguilles à tricoter que l’on utilisait par ailleurs pour pêcher les fiches, on les utilisa dans la ville d’Alger pour pêcher les hommes. Grâce à un trou dans un homme, avec la longue aiguille on pêchait un autre homme. On appliqua l’aiguille à tricoter à l’homme, alors que la société IBM ne l’appliquait qu’au carton. On plantait des aiguilles dans les hommes, on les perçait de trous, on fouillait dans ces trous, et à travers un homme on pêchait d’autres hommes. À partir des trous percés dans une fiche, à l’aide de longues aiguilles on attrapait d’autres fiches. Ce fut un beau succès. Tout ce qui bougeait fut arrêté. Tout arrêta de bouger. Les fiches une fois utilisées ne pouvaient resservir. Des fiches en cet état ne pouvaient plus être utilisées, on les jetait. Dans la mer, dans une fosse que l’on recouvrait, pour un bon nombre on ne sait pas. Les gens disparurent comme dans une corbeille à papier.

L’ennemi est comme un poisson dans l’eau ? Eh bien que l’on vide l’eau ! Et pour faire bonne mesure, hérissons le sol de pointes, que l’on électrifiera. Les poissons périrent, la bataille fut gagnée, le champ de ruines nous resta acquis. Nous avions gagné par une exploitation méthodique de la théorie de l’information ; et tout le reste fut perdu. Nous restâmes les maîtres d’une ville dévastée, vidée d’hommes à qui parler, hantée de fantômes électrocutés, une ville où ne restaient plus que la haine, la douleur atroce, et la peur générale. La solution que nous avions trouvée montrait cet aspect très reconnaissable du génie français. Les généraux Salan et Massu appliquèrent à la lettre les principes de géniale bêtise de Bouvard et Pécuchet : dresser des listes, appliquer la raison en tout, provoquer des désastres.

Nous allions avoir du mal à vivre encore ensemble.

 

Oh, ça recommence !

Ça recommence ! Il l’a dit, je le lui ai entendu dire ; il l’a dit par les mêmes mots, dans les mêmes termes, sur le même ton. Oh ! ça recommence ! La pourriture coloniale nous infecte, elle nous ronge, elle revient à la surface. Depuis toujours elle nous suit par en dessous, elle circule sans qu’on la voie comme les égouts suivent le tracé des rues, toujours cachés et toujours présents, et lors des grandes chaleurs on se demande bien d’où vient cette puanteur.

Il l’a dit, je le lui ai entendu dire, dans les mêmes termes.

J’achetais le journal. Celui à qui je l’achetais était un sale type. Je ne le démontre pas mais je le sais, par impression immédiate de tous les sens. Il sentait le bon cigare mêlé d’effluves d’après-rasage. J’aurais préféré qu’il soit avachi, dégarni, cigarillo qui pend, derrière un comptoir où se cache le nerf de bœuf. Mais ce buraliste-là soignait sa calvitie par une coupe rase, il fumait un cigare rectiligne qui devait être de qualité. Il annonçait posséder une cave à hygrométrie réglée, il devait en être amateur, il devait s’y connaître et savoir apprécier. Je pouvais lui envier sa chemise, il la portait bien. Il avait aux environs de mon âge, pas empâté, juste lesté de quoi bien tenir au sol. Il montrait une belle rondeur, une belle peau, une tranquille assurance. Sa femme qui tenait la seconde caisse brillait d’un érotisme commercial mais charmant. Il pérorait, le cigare planté droit entre ses dents.

« Ils me font rire. »

Le journal ouvert devant lui, il commentait l’actualité ; il lisait un quotidien de référence, pas une feuille populiste. On ne peut plus compter sur les caricatures pour se protéger des gens. Trente ans de com appliquée au quotidien font que tout un chacun présente au mieux, on ne trahit plus si facilement ce que l’on pense. Il faut chercher de petits signes pour savoir à qui l’on a affaire ; ou alors écouter. Tout se communique par la musique, tout se dit dans la structure de la langue.

« Ils me font rire, là, avec leurs CV anonymes. »

Car récemment on eut l’idée de ne plus donner son nom quand les demandes d’embauche se faisaient par écrit. On proposa d’interdire la mention du nom sur les CV. On suggéra de discuter à l’aveugle, sans jamais prononcer le nom. Le but était de rationaliser l’accès à l’emploi, car la couleur sonore des noms pouvait troubler l’esprit. Et l’esprit troublé prend alors des décisions que la raison ne justifierait pas. Les éléments de la langue qui transportent trop de sens, on veut les taire. On voudrait, par évaporation, que la violence ne soit plus dite. On voudrait, progressivement, ne plus parler. Ou avec des mots qui seraient des chiffres ; ou parler anglais, une langue qui ne nous dit rien d’important.

« Des CV anonymes ! Ils me font rire ! Encore de la poudre aux yeux ! Comme si le problème était là. »

J’allais acquiescer, car on acquiesce toujours vaguement à un buraliste qui tient un nerf de bœuf sous son comptoir. On ne le reverra jamais, on ne reviendra plus, cela n’engage à rien. J’allais acquiescer, et je trouvais aussi que le problème n’était pas là.

« C’est avant qu’il aurait fallu agir. »

Je restai vague. Je ramassai ma monnaie, mon journal, je flairais l’embûche. Car un sourire qui s’arrondit autour d’un cigare planté trop droit ne recèle-t-il pas une embûche ? Son regard amusé me scrutait ; il me reconnaissait.

« S’il y a dix ans, quand il était encore temps, on avait frappé fort sur ceux qui bougeaient, on aurait la paix maintenant. »

Je m’y repris à plusieurs fois pour ramasser ma monnaie, les pièces m’échappaient. Les objets résistent toujours quand on veut s’en débarrasser au plus vite. Il me retenait. Il savait faire.

« Il y a dix ans ils se tenaient encore tranquilles. Quelques-uns s’agitaient : c’est là qu’il aurait fallu être ferme. Très ferme. Frapper fort sur les têtes qui dépassent. »

J’essayai de partir, je m’éloignai à reculons, mais il savait y faire. Il me parlait sans me quitter des yeux, il me parlait à moi directement et s’amusait d’attendre mon approbation. Il me reconnaissait.

« Avec toutes leurs conneries, voilà le résultat. Voilà où on en est. Ils règnent, ils ne craignent plus personne, ils se croient chez eux. On ne contrôle plus rien, sauf dans l’entreprise. Les CV anonymes, c’est une manière de les faire rentrer sans peine là où on les contrôlait encore un peu. Alors tu parles, ils rigolent : on leur ouvre les portes. Ni vus ni connus ils entrent dans les derniers lieux préservés. »

J’essayais de partir. Je tenais la porte entrouverte d’une main, mon journal de l’autre, mais il ne me lâchait pas. Il savait y faire. Regard fixé sur le mien, sans cesser de parler, cigare planté avec satisfaction, il usait de l’hypnose du rapport humain. Il aurait fallu couper court et sortir. Et pour cela il aurait fallu qu’au cours de l’une de ses phrases je me détourne, mais ceci constituait un affront que je voulais éviter. Nous écoutons toujours ceux qui nous parlent en nous regardant ; c’est un réflexe anthropologique. Je ne voulais pas me lancer dans un débat sordide. J’aurais voulu que cela prenne fin sans horreur. Et lui riait, il m’avait reconnu.

Il n’affirmait rien de précis, je comprenais ce qu’il disait, et cette compréhension seule valait déjà approbation. Il le savait. Nous sommes unis par la langue, et lui jouait des pronoms sans jamais rien préciser. Il savait que je ne dirais rien, à moins d’entrer en conflit avec lui, et il m’attendait de pied ferme. Si j’entrais en conflit avec lui, je lui montrais avoir compris, et j’avouais ainsi posséder en moi le même langage que lui : nous pensions en les mêmes termes. Il affirmait, je feignais de ne pas voir : celui qui accepte ce qui est prétend à un meilleur accord avec la réalité, il prend déjà l’avantage.

Je restais à la porte, n’osant m’arracher et sortir. Il me maintenait bouche ouverte, il me gavait comme une oie blanche jusqu’à l’éclatement de mon foie. Sa femme à l’apogée de son âge brillait de sa blondeur parfaite. Elle rangeait avec indifférence les revues en belles piles, dans des gestes gracieux d’ongles rouges et des tintements de bijoux. Il m’avait reconnu, il en profitait. Il avait reconnu en moi l’enfant de la Ire République de Gauche, qui se refuse de dire et se refuse à voir. Il avait reconnu en moi celui qui se félicite de l’anonymat, celui qui n’emploie plus certains mots de peur de la violence, qui ne parle plus de peur de se salir, et qui du coup reste sans défense. Je ne pouvais le contredire, à moins d’avouer comprendre ce qu’il avait dit. Et ainsi montrer dès mon premier mot que je pensais comme lui. Il riait de son piège en fumant avec grâce son gros cigare rectiligne. Il me laissait venir.

« On s’y serait pris à temps, on ne verrait pas ce qu’on voit. Si on avait tapé le poing sur la table au moment où ils n’étaient que quelques-uns à s’agiter, si on avait frappé très fort, mais vraiment très fort, sur ceux qui redressaient la tête, eh bien on aurait la paix maintenant. On aurait eu la paix pour dix ans. »

Oh, ça recommence ! La pourriture coloniale revient dans les mêmes mots. « La paix pour dix ans », il l’a dit devant moi. Ici, comme là-bas. Et ce « ils » ! Tous les Français l’emploient de connivence. Une complicité discrète unit les Français qui comprennent sans qu’on le précise ce que ce « ils » désigne. On ne le précise pas. Le comprendre fait entrer dans le groupe de ceux qui le comprennent. Comprendre « ils » fait être complice. Certains affectent de ne pas le prononcer, et même de ne pas le comprendre. Mais en vain ; on ne peut s’empêcher de comprendre ce que dit la langue. La langue nous entoure et nous la comprenons tous. La langue nous comprend ; et c’est elle qui dit ce que nous sommes.

D’où tient-on qu’être ferme calme ? D’où tient-on qu’une bonne paire de gifles nous donne la paix ? D’où la tient-on cette idée simple, si simple qu’elle en semble spontanée, si ce n’est de là-bas ? Et « là-bas », point besoin n’est de le préciser : chaque Français sait bien où cela se trouve.

Les gifles rétablissent la paix ; cette idée est si simple qu’elle est en usage dans les familles. On torgnole les enfants pour qu’ils se calment, on élève la voix, on roule de gros yeux, et cela semble avoir un peu d’effet. On continue. Dans le monde clos des familles cela ne prête guère à conséquence, car il s’agit le plus souvent d’un théâtre de masques, avec cris, menaces jamais tenues et agitation des bras, mais cela devient toujours, transposé au monde libre des adultes, d’une violence atroce. D’où vient-elle, cette idée que les gifles rétablissent la paix telle qu’on la souhaite ? si ce n’est de là-bas, de l’illégalisme colonial, de l’infantilisme colonial ?

D’où vient-elle cette croyance en la vertu de la gifle ? D’où vient-elle donc cette idée qu’« ils s’agitent » ? Et qu’« il faut leur montrer » ; pour qu’ils se calment. D’où, si ce n’est de « là-bas » ? Du sentiment d’assiègement qui hantait les nuits des pieds-noirs. De leurs rêves américains de défricheurs de terres vierges parcourues de sauvages. Ils rêvaient d’avoir la force. La force leur semblait la solution la plus simple, la force semble toujours la solution la plus simple. Tout le monde peut l’imaginer puisque tout le monde a été enfant. Les adultes géants nous tenaient en respect avec leur force inimaginable. Ils levaient la main et nous les craignions. Nous courbions la tête en croyant que l’ordre tenait à la force. Ce monde englouti subsiste encore, des formes flottantes errent dans la structure de la langue, il nous vient à l’esprit sans qu’on le leur demande certaines associations de mots que l’on ignorait connaître.

J’arrivai enfin à me détourner. Je franchis la porte et filai. J’échappai au sale type qui sentait le cigare, j’échappai au sourire moqueur, cigare planté droit, de celui prêt à tout pour que chacun reste à sa place. Je filai sans rien répondre, il ne m’avait posé aucune question. Je ne vois pas de quoi j’aurais pu discuter. En France nous ne discutons pas. Nous affirmons notre identité de groupe avec toute la force que nécessite notre insécurité. La France se désagrège, les morceaux s’éloignent les uns des autres, les groupes si divers ne veulent plus vivre ensemble.

Je filai dans la rue, j’avais les yeux flous pour ne regarder personne, les épaules courbées pour mieux pénétrer l’air, et le pas rapide pour éviter les rencontres. Je m’enfuis loin de ce sale type qui m’avait fait gober des horreurs, sans rien dire de précis et sans que je ne proteste. Je filai dans la rue, emportant avec moi une bouffée de puanteur, celle des égouts de la langue un instant entrouverts.

Je me souviens très bien de l’origine de cette phrase, je me souviens de quand elle fut prononcée, et par qui. « Je vous donne la paix pour dix ans », dit le général Duval en 1945. Les villages de la côte kabyle furent bombardés par la marine, ceux de l’intérieur le furent par l’aviation. Pendant les émeutes cent deux Européens, nombre exact, furent étripés à Sétif. Étripés au sens propre, sans métaphore : leur abdomen ouvert à l’aide d’outils plus ou moins tranchants et leurs viscères sortis à l’air et répandus au sol encore palpitants, eux hurlant toujours. On donna des armes à qui en voulait. Des policiers, des soldats, et des milices armées – c’est-à-dire n’importe qui – se répandirent dans les campagnes. On massacra qui on trouvait, au hasard. Des milliers de musulmans furent tués par le mauvais sort d’une rencontre. Il fallait leur montrer la force. Les rues, les villages, les steppes d’Algérie furent trempés de sang. Les gens rencontrés furent tués s’ils avaient la tête à l’être. « Nous avons la paix pour dix ans. »

Ce fut un beau massacre que celui que nous perpétrâmes en mai 1945. Les mains barbouillées de sang nous pûmes rejoindre le camp des vainqueurs. Nous en avions la force. Nous contribuâmes in extremis au massacre général, selon les modalités du génie français. Notre participation fut enthousiaste, débridée, un peu débraillée, et surtout ouverte à tous. Le massacre fut brouillon, alcoolisé sûrement, tout empreint de furia francese. Au moment de faire les comptes de la grande guerre mondiale, nous participâmes au massacre général qui donna aux nations une place dans l’Histoire. Nous le fîmes avec le génie français et cela n’eut rien à voir avec ce que firent les Allemands, qui savaient programmer les meurtres et comptabiliser les corps, entiers ou par morceaux. Non plus avec ce que firent les Anglo-Saxons, désincarnés par la technique, qui confiaient à de grosses bombes lâchées d’en haut, la nuit, toute la tâche de la mort, et ils ne voyaient aucun des corps tués, vaporisés dans des éclairs de phosphore. Cela n’eut rien à voir avec ce que faisaient les Russes, qui comptaient sur le froid tragique de leur grande nature pour assurer l’élimination de masse ; ni avec ce que firent les Serbes, animé d’une robuste santé villageoise, qui égorgeaient leurs voisins au couteau comme ils le faisaient du cochon que l’on connaît pour l’avoir nourri ; ni même avec ce que firent les Japonais, embrochant à la baïonnette d’un geste d’escrime, en poussant des hurlements de théâtre. Ce massacre fut le nôtre et nous rejoignîmes in extremis le camp des vainqueurs en nous enduisant les mains de sang. Nous avions la force. « La paix pour dix ans », annonça le général Duval. Il n’avait pas tort, le général. À six mois près nous eûmes dix ans de paix. Ensuite, tout fut perdu. Tout. Eux et nous. Là-bas. Et ici.

Je parle encore de la France en marchant dans la rue. Cette activité serait risible si la France n’était justement une façon de parler. La France est l’usage du français. La langue est la nature où nous grandissons ; elle est le sang que l’on transmet et qui nous nourrit. Nous baignons dans la langue et quelqu’un a chié dedans. Nous n’osons plus ouvrir la bouche de peur d’avaler un de ces étrons de verbe. Nous nous taisons. Nous ne vivons plus. La langue est pur mouvement, comme le sang. Quand la langue s’immobilise, comme le sang, elle coagule. Elle devient petits caillots noirs qui se coincent dans la gorge. Étouffent. On se tait, on ne vit plus. On rêve d’utiliser l’anglais, qui ne nous concerne pas.

On meurt d’engorgement, on meurt d’obstruction, on meurt d’un silence vacarmineux tout habité de gargouillements et de fureurs rentrées. Ce sang trop épais ne bouge plus. La France est précisément cette façon de mourir.

 

L'Art Français De La Guerre
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